Le numérique en maternelle

Élèves de classe de maternelle jouant sur un écran géant.
Source : banque d’images du blog

Les écrans sont désormais omniprésents dans le quotidien de notre société. Depuis quelques années, leur impact sur les enfants est source de nombreux débats, et discussions… mais il faut distinguer opinions et connaissances. Cette question ne saurait se réduire à une simple histoire de « bon sens ». Sur la base de connaissances d’experts, nous nous attachons à comprendre l’usage des écrans dans les classes de maternelle et son impact sur les apprentissages des élèves.

A partir de 2 ans, les enfants des pays occidentaux cumulent chaque jour presque 3 heures d’écran en moyenne (pour une consommation récréative). Cela représente, en cumul annuel, autour de 1 000 heures pour un élève de maternelle (soit davantage que le volume horaire d’une année scolaire). Cette consommation excessive des écrans à usage récréatif a de nombreuses conséquences délétères. L’ensemble du développement de l’enfant est affecté : corps (obésité, maturation cardiovasculaire…), émotions (agressivité, dépression…), intellect (langage, concentration, attention, mémoire…). Une perturbation qui semblerait également toucher la réussite scolaire des élèves.

Pour autant, nous baignons en une ère du numérique. Il est présent et inévitable dans le fonctionnement de notre société, à tous niveaux. Alors quelle place occupe-t-il à l’école ?  Dans le cadre du Plan Numérique déployé depuis la rentrée 2015, il fait son entrée dans les établissements, que ce soit dans les programmes ou par le biais d’achat de matériel financé par l’Etat et les collectivités locales. Mais pour quelles utilisations ? Et pour quels intérêts dans les apprentissages des élèves ? 

Des professeur.e.s des écoles voué.e.s à être remplacé.e.s par le numérique ?

A l’occasion d’une interview sur Europe 1 le 20 septembre 2019, Michel DESMURGET, Docteur en neurosciences, précisait que les outils numériques ne pouvaient pas remplacer un apprentissage en chair et en os : « Quand un adulte veut expliquer ce qu’est un verre à un enfant, il va lui montrer et en trois fois, il a compris. Or, on s’aperçoit qu’avec les outils numériques il faut entre 20 et 60 répétitions pour qu’il arrive à comprendre ce qu’est l’objet en question. » Le numérique ne pourra jamais remplacer l’enseignant. Un constat que Dominique BORNE, doyen de l’inspection générale de l’Education Nationale, partage et s’affaire à partager, puisque c’est à l’occasion d’un séminaire consacré au « Numérique et manuels scolaires & universitaires » (en 2004) qu’il énonce un certain nombre de préconisations concernant le numérique : celui-ci ne devrait en aucun cas dicter à l’enseignant son enseignement, ou finir par se substituer à lui, mais devrait simplement constituer pour ce dernier un gain d’autonomie et d’“inventivité pédagogique”. Il s’agirait donc pour M. BORNE de guider et de former les enseignants à son usage, mais dans le dessein d’un usage complémentaire à la pédagogie alors usité par l’enseignant, et non comme pédagogie de substitution. 

Former le futur citoyen numérique

Il s’agit donc d’intégrer le numérique à l’école et d’être formé à son utilisation au sein de l’institution. Bien plus qu’une simple recommandation du ministère de l’Education Nationale aux professeur.e.s des écoles, et parmi les nombreuses missions qui lui sont attribuées, l’école se doit de transmettre aux élèves la culture du numérique et de « former à l’utilisation responsable des outils et des ressources numériques » (Code de l’Éducation Article L312-9). Constatant l’importance prise par ce dernier dans tous les secteurs économiques et de l’administration, François FILLON, alors premier ministre, charge dès lors le député Jean-Michel FOURGOUS, ancien chercheur au CNRS, d’une mission portant intérêt à la modernisation de l’école par le numérique (2010). Cette dernière demeure l’un des vecteurs les plus essentiels dans l’acquisition d’une maîtrise future de cet outil. “Le développement du numérique est […] une des grandes priorités de mon action à la tête du Gouvernement. L’école joue à cet égard un rôle essentiel. L’acquisition d’une maîtrise raisonnée des technologies numériques par tous les élèves et l’utilisation du numérique par les enseignants sont fondamentaux” peut-on lire en la missive adressée à M. FOURGOUS. Mission de l’école donc, et une tâche qui lui semble toujours dévolue, comme le montrent les programmes alors en vigueur.

Un extrait des programmes de Cycle 1 : 

Utiliser des outils numériques

Dès leur plus jeune âge, les enfants sont en contact avec les nouvelles technologies. Le rôle de l’école est de leur donner des repères pour en comprendre l’utilité et commencer à les utiliser de manière adaptée (tablette numérique, ordinateur, appareil photo numérique…). Des recherches ciblées, via le réseau Internet, sont effectuées et commentées par l’enseignant.

Des projets de classe ou d’école induisant des relations avec d’autres enfants favorisent des expériences de communication à distance. L’enseignant évoque avec les enfants l’idée d’un monde en réseau qui peut permettre de parler à d’autres personnes parfois très éloignées.

Petite fille de deux ans devant un écran tactile de téléphone portable (smartphone).
Source : banque d’images du blog

Le numérique vecteur d’inégalités ?

L’Education Nationale depuis 2015 a mis en place des mesures de financement pour l’École du Numérique, afin de “construire le service public du numérique éducatif instauré par la loi de programmation et d’orientation pour la refondation de l’École de la République du 8 juillet 2013, et permettre au numérique de contribuer à rendre l’École plus efficace, plus juste et plus inclusive.” Cette ambition qui aurait pour vœu de réduire les inégalités nécessite d’être précisée. Si l’Education Nationale annonce que l’utilisation du numérique rendrait l’école plus juste, ce n’est pourtant pas ce que disent les évaluations internationales à propos des inégalités sociales, bien que le numérique permettent de soutenir la différenciation pédagogique. 

En effet, dans un article du quotidien lemonde.fr du 21 octobre 2019, Michel DESMURGET se base sur les études PISA et deux études académiques pour rappeler que l’utilisation du numérique fait “exploser les inégalités sociales”. Les enfants les plus aptes à bien utiliser les outils numériques sont ceux qui sont suivis et soutenus par leurs familles, c’est-à-dire les plus favorisés. D’ailleurs, des pays comme la Suède, qui avait fait le choix d’axer massivement leur éducation sur le numérique, font désormais machine arrière. Une juste utilisation faisant consensus serait de renoncer à une utilisation massive remplaçant l’enseignant, mais plutôt d’utiliser le numérique ponctuellement pour des activités adaptées et en lien aussi bien avec l’enseignant que les autres élèves.

Ainsi, de manière ponctuelle et adaptée, le numérique permettrait de répondre à un besoin de différenciation des enseignements car c’est ici que se creusent les écarts, notamment pour les élèves porteurs de handicap. L’école inclusive compte sur ces outils pour faciliter la réalisation d’enseignements adaptées aux différents profils d’élèves.

Le numérique, un outil de médiation

Concrètement, sous quelles forme et conditions le numérique peut-il être utilisé dans les classes et notamment en maternelle ? Comme l’a précisé Michel DESMURGET : « A l’école, sur certains besoins particuliers, les écrans peuvent être une médiation intéressante. Les interdire non, mais savoir pourquoi on les utilise, oui. » Il faut utiliser les écrans avec parcimonie, dans un cadre précis, avec un objectif défini. Ces écrans viennent en complément d’autres outils d’apprentissages et ils doivent permettrent une médiation. 

Dans ses recherches, Serge TISSERON, psychiatre et psychanalyste français, préconise « 3 conditions à l’usage des écrans à l’école : l’alternance du papier et de l’écran, l’alternance du travail solitaire et du travail en groupe face aux écrans et, pour terminer, l’utilisation à des fins d’apprentissages comme certains outils qu’utilisent déjà les enfants (lecteurs mp3, téléphones portables, consoles de jeu) ». 

Élève de grande section écoutant une histoire.
Source : image personnelle LAVA

Des conséquences sur les apprentissages, que nous dit la recherche ?

Bien que la thématique reste encore à ce jour insuffisamment abordée par la recherche, on recense un certain nombre de travaux universitaires portant intérêt aux usages du numérique à l’école. Des résultats par ce biais obtenus, on dénombre de multiples consensus parmi les chercheurs, et notamment qu’en complément des pédagogies traditionnelles, le numérique serait un vecteur notable de développement des compétences en lecture et en écriture des élèves. Ainsi que le montre Jean HEUTTE, docteur en Sciences de l’éducation, en une étude s’intéressant à l’Influence de l’habituation à l’usage de l’outil informatique sur l’apprentissage et les résultats scolaires d’élèves du cycle 3 de l’école primaire, si le support numérique se révèle bien moins opportun pour les apprentissages des élèves, puisque plus lent et de moins bonne qualité qu’à partir d’un support papier, les élèves démontrant une accoutumance aux outils du numérique s’avèrent bien plus performants que leurs camarades inhabitués, ce dans leurs capacités de lecture (vitesse et compréhension) et d’écriture, et quelque soit le format concerné. Par ailleurs, et tel que mentionné dans le rapport parlementaire de M. FOURGOUS, l’usage des outils numériques tendrait à augmenter la motivation des élèves, leur concentration ainsi que leur confiance en eux, mais on observerait également une nette amélioration des résultats scolaires. André TRICOT, professeur d’université en psychologie à l’École supérieure du professorat et de l’éducation Midi-Pyrénées, de tendre à l’instar de Jean HEUTTE dans son appréhension des usages du numérique à de semblables observations : il démontre ainsi que l’usage du numérique demeure bien plus complexe que celui du support papier dans les apprentissages, notamment en regard des difficultés supplémentaires qu’induisent dans les apprentissages l’utilisation du numérique (usage de la souris pour cliquer, faire défiler une page, en choisir une autre… autant de manipulations venant à mobiliser l’attention des élèves sur des tâches annexes à celles de la lecture et de l’écriture).

Enfant de 5 ans jouant sur une tablette
Source : banque d’images du blog

Quels constats en cycle 1 ?

Les usages du numériques se sont vus, entre autres, appliqués dans l’expérimentation de Stéphanie VALENTIN, professeur des écoles en maternelle, où trois classes ont été équipées de quatre tablettes dans le but de faire comprendre l’intérêt et la place possible des outils numériques à l’école maternelle pour favoriser les apprentissages. Concrètement, l’enseignante a utilisé des applications diverses pour : faire l’appel le matin (application “l’appel”), faire des autoévaluations (application “je valide”), réaliser des activités de création en groupe et d’initiation au codage (Bee Bot). L’enseignante a pu observer une augmentation de la motivation des élèves, soutenue par le “droit à l’erreur” que permet le numérique (effacer, recommencer) et une meilleure qualité et pertinence des échanges langagiers lors des productions orales de présentations (le numérique comme support). 

Ainsi, dans l’usage des outils numériques en classe de maternelle, l’élève ne semble pas demeurer seul face à son apprentissage, et son application y semble bien éloignée des usages si récriés. De l’étude comparative menée par Jean HEUTTE, et portant sur les effets résultant de l’habituation aux TIC (technologies de l’information et de la communication) d’élèves de CM2 en contexte scolaire, retenons les deux points essentiels qui sont les suivants : l’usage des TIC permettrait une amélioration du niveau scolaire des élèves, en écriture mais également en lecture, et ce quelque soit le support proposé ; et cet usage se verrait tout autant des plus bénéfique pour l’enseignant, dès lors qu’il serve de support à sa pédagogie, et ne vienne pas à la remplacer. Le numérique, un outil de médiation, qu’il conviendrait donc d’user avec parcimonie et ce à des fins d’apprentissage !

Interview France Inter – Michel DESMURGET – 25 Octobre 2019

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