Introduction

Pour introduire les travaux dont cette thèse fait état, nous avons choisi de procéder en trois temps. Le premier de ces trois temps sera rédigé à la manière d’un mode d’emploi. Il visera notamment à donner au lecteur des indices de lecture quant aux formes que le présent travail a pris. L’emploi du pluriel pour caractériser la notion de forme indique déjà l’aspect polymorphique de notre travail. Nous y reviendrons très vite. Dans un second temps, nous nous attacherons à situer nos travaux dans une perspective exploratoire. Ce moment nous donnera l’occasion d’identifier ce que nous qualifions de limites assumées de nos travaux, il nous fournira surtout la possibilité de les situer dans un ensemble plus vaste qui pourrait à terme constituer les bases d’un programme collectif de recherche. Pour conclure cette introduction, nous donnerons le plan de la présente thèse.

Modus operandi : formes et indices de lecture

Il y a plusieurs manières de lire cette thèse : à partir d’une version imprimée, à partir de sa conversion en un fichier pdf ou bien en ligne à travers un site compagnon. Une autre façon d’appréhender nos travaux consiste en une lecture hybride. Ce type de lecture peut revenir, par exemple, à lire la thèse dans l’une des deux premières formes – imprimée ou à l’écran au format pdf – et à suivre les liens hypertextes qui conduiront le lecteur à des formes bénéficiant des possibilités offertes par la mise en ligne. Si nous recommandons cette quatrième voie de lecture, nous ne pouvons passer sous silence la manière dont les deux premiers modes, plus académiques, ont été pensés pour servir notre propos. Ces trois formes portent toutes en elle la même quantité de connaissances et poursuivent toutes les trois le même objectif d’inscription (Latour & Woolgar, 1979). Malgré cela ces trois formes sont différentes. Elles proposent chacune des agencements différents et des traductions différentes des phénomènes donnés à voir et à comprendre. Les lignes qui suivent visent à élucider les raisons de cette polymorphie, d’une part, et à donner des indices nécessaires à la lecture, d’autre part. En outre, une dernière section abordera la stratégie rhétorique déployée et le motif général qui a guidé l’écriture de la thèse.

 Polymorphie

Le lecteur pourra prendre conscience, dès les premières lignes descriptives de nos travaux, du caractère dynamique des objets que nous concevons. En effet, les systèmes que nous sommes amenés à produire sont, pour la plupart, fondés sur des films d’étude (Sensevy, 2011). Si nous avons tenté de rendre compte de ce caractère dynamique sur un support figé comme peut l’être celui du tapuscrit – en constituant ce que nous nommerons par la suite des mise à plat séquentielles de captures d’écran, ou suite de photogrammes –, il nous a semblé indispensable de concevoir un espace qui permette de donner à voir les systèmes produits dans leur forme essentiellement dynamique. Cette nécessité a motivé le déploiement d’un site compagnon que nous avons nommé « Paren’thèse », en ligne à l’adresse suivante : http://blog.espe-bretagne.fr/parenthese/ Au-delà d’un équivalent à la thèse, augmenté par les possibilités du numérique, ce site constitue également un lieu de ressources pour toute personne intéressée par la conception de Systèmes hybrides texte-image-son. A cette fin, un onglet « modus operandi » a été pensé. Il contient un ensemble d’éléments relatifs aux dimensions techniques de conception de systèmes hybrides texte-image-son. Ces éléments peuvent être des récits d’expérience, de tournage, ou bien encore des tutoriels.

Indices de lecture

Le caractère polymorphe de la thèse nous a également conduit à imaginer des passerelles d’un format à l’autre. Ces passerelles reposent sur le fonctionnement des liens hypertextes, c’est-à-dire sur la possibilité de cliquer sur une zone déterminée pour accéder à un contenu spécifique. Pour lier la thèse dans sa version imprimée au site compagnon qui la soutient, nous avons eu recours au QR-code. Un QR-code est l’équivalent d’un lien hypertexte figuré sous une forme graphique. En flashant le QR-code au moyen d’un smartphone ou d’une webcam[1], le lecteur accèdera à un document mis en ligne. Deux cas de figure se présenteront au lecteur : (i) en début de chapitre et (ii) dans le corps du texte.

Présence d’un QR-code en début de chapitre

Sur chaque page annonçant le début d’un nouveau chapitre figurera un QR-code. Ce dernier mènera directement à l’équivalent en ligne sur le site compagnon. La figure suivante (figure 1) donne à voir un passage de la thèse en version imprimable (à gauche) et le passage équivalent augmenté des possibilités du numérique, sur le site compagnon (à droite) :
Figure 1 : deux vues d’un même contenu Sur cette figure, sur la page de gauche, un chronophotogramme permet de signifier le caractère dynamique d’apparition des deux acteurs de l’extrait. Sur la page de droite, en lieu et place de ce chronophotogramme, le lecteur peut visionner l’extrait vidéo. Le texte n’est pas non plus tout à fait identique. En effet, le caractère figé du tapuscrit pose une contrainte de précision lorsqu’il s’agit de décrire un extrait animé. Avec les potentialités du numérique, il n’est plus nécessaire de préciser la durée d’un effet ou de produire des vues séquentielles pour donner accès à une forme de dynamisme. La vidéo offre l’accès à l’ensemble de ces éléments.

Présence d’un QR-code dans le corps du texte

Certains QR-code seront directement insérés dans le corps du texte. Ces derniers permettront au lecteur d’atteindre directement un extrait vidéo (indépendamment du site compagnon). C’est à ce type de lecture que nous faisions référence lorsque nous parlions de mode de lecture hybride. A ce titre la thèse devient elle-même un système hybride texte-image-son, c’est-à-dire un système de représentations en annotation réciproque. Ici, le texte du tapuscrit est annoté – c’est-à-dire renseigné – par l’extrait vidéo, et réciproquement : la vidéo en retour vient parfaire la compréhension que l’on peut se faire du texte. Si nous avons pris soin de répondre aux contraintes imposées par le caractère fixe du manuscrit en mettant à plat, autant que faire se peut, les vidéos supports de notre propos, la lecture hybride nous parait davantage fertile. Le lecteur en jugera.

Rhétorique et motif général d’écriture

Le motif général qui a guidé notre écriture était de faire en sorte que la thèse – quelle que soit sa forme –, constitue un document au sens où Tricot, Sahut & Lemarié (2016) l’entendent. Ainsi, dans leur ouvrage, ces auteurs indiquent qu’un document est « un objet […] qui a été conçu comme un document et qui est perçu comme tel […]. Il constitue un outil pour communiquer et pour mémoriser, qui réduit les contraintes temporelles et spatiales pesant habituellement sur la communication et la mémoire humaines ; à ce double titre, il peut servir de preuve ». (Ibid. p. 17). En d’autres termes, nos partis pris dans la rédaction de la présente thèse ont été guidés par la volonté de constituer un système d’assertions garanties (Dewey, 1938 ; p. 60), c’est-à-dire un système de preuves, tel que l’entendent Tricot & al dans leur définition du document. Pour servir cet objectif, nous avons adopté une rhétorique visant à assortir chaque abstraction (concept, notion, morceau de pratique non référé, etc.) d’une ou plusieurs exemplifications concrètes. Si cette recherche de référence concrète à un énoncé abstrait, que nous nommons « référencement », a ainsi pu guider notre écriture, elle constitue aussi un fondement épistémologique sur lequel nous reviendrons tout au long de la thèse. Ce fondement est celui de l’analogie paradigmatique. Il est au cœur du programme de recherche que nous esquisserons un peu plus loin et sur lequel nous reviendrons en fin de thèse. Ce fondement suppose une forme d’ascension de l’abstrait – des concepts – au concret – de la pratique humaine. De sorte que notre dessein peut se résumer ainsi : nous souhaitons plonger le lecteur au cœur des formules abstraites de nos travaux en lui permettant de les référer sans cesse à des exemplifications concrètes. En bout de course, ces exemplifications deviendront potentiellement des exemples emblématiques de nos travaux. Ce faisant, nous pouvons constituer avec le lecteur, s’il accepte de se prêter au jeu, une forme de référence partagée. En outre, comme ont pu l’être Tricot & al (Ibid.) dans leur ouvrage, nous avons été guidé dans notre écriture par l’idée que le dialogue qui s’instaure entre un lecteur-utilisateur et un auteur-concepteur n’est possible que parce que les deux interlocuteurs coopèrent pour tenter d’accéder aux intentions de l’autre« (Ibid. p. 22). C’est à cette aune qu’à maintes reprises, le lecteur se verra invité à consulter tel ou tel média en ligne ou bien encore qu’il sera convié à porter son attention sur telle ou telle ressource. Ce second parti pris rhétorique revenant finalement à une recherche d’empathie avec le lecteur, empathie visant à « se mettre à la place du lecteur »  pour combler le déficit d’information dont il pourrait souffrir.

Positionnement : une recherche exploratoire

Sous bien des aspects, nos travaux peuvent être qualifiés d’exploratoires. En ce sens, ils ne reposent pas sur des théories avérées et ils ne consistent pas à vérifier une ou plusieurs hypothèses. La question de recherche ombilicale de ce travail est « comment donner à voir et à comprendre ? ». Elle peut paraître à la fois large et triviale. Ceci constitue sans doute une première limite à nos travaux. Nous l’assumons. Nous l’assumons d’autant plus facilement que, malgré ce qui peut classiquement être une lacune, nos travaux produisent tout de même des réponses. Les conjectures que nous produisons sur la manière dont des systèmes hybrides texte-image-son peuvent conduire à mieux comprendre la réalité des pratiques étudiées, se voient « plongées au feu de l’empirie » (Sensevy, 2013, p. 25). Ainsi, nous proposons successivement des manières de concevoir ces systèmes. Successivement, nous éprouvons ces systèmes au prisme d’une description systématique et d’une plongée dans le concret de leur déploiement. Une autre caractéristique qui découle du côté exploratoire de nos travaux, réside dans le fait que la rédaction de la thèse a été concomitante avec le déploiement de versions successives des systèmes hybrides texte-image-son. Ces déploiements ont eux-mêmes répondu à des systèmes de contraintes différents et ont été menés dans des contextes eux-mêmes différents (dans et en dehors de collectifs structurés en ingénierie didactique coopérative par exemple). Ce faisant, les formes des systèmes déployés ont évolué. L’agencement des éléments constitutifs des systèmes a sensiblement varié, de même que l’interface de consultation. Dès lors, les systèmes que nous concevons aujourd’hui n’ont qu’un vague air de famille avec les systèmes conçus il y a près de quatre ans. Cependant, cet air de famille « seulement vague » n’est valable que pour l’aspect formel des systèmes produits. Quelle que soit la forme prise par le système décrit, l’épistémologie sous-jacente à sa conception reste spécifique. Ceci étant dit, une seconde limite à nos travaux peut être entrevue. Nous convenons tout à fait que la polymorphie des systèmes produits puisse conduire à quelques moments d’égarement, voire d’incompréhension. Cette autre limite, nous l’assumons également, et nous tentons de prendre les précautions nécessaires, dans le corps du texte, pour que le lecteur puisse en suivre le fil. Le caractère exploratoire de nos travaux nous a également conduit à déployer des systèmes sans prendre en compte certains résultats pourtant connus dans le domaine des sciences de l’information et de la communication, notamment. Par exemple, nous n’avons pas considéré les « conditions d’efficacité de l’effet multimédia » (Tricot & al, p. 128) ni évalué les effets bénéfiques de la mise en forme des systèmes hybrides texte-image-son – en tant que documents – (Ibid. p. 124). Parfois même, certains partis pris d’agencement des éléments constitutifs des systèmes produits, pourront être considérés comme néfastes à l’appréhension des phénomènes produits. Ainsi en est-il du non-respect a priori du principe de modalités exposé par Tricot & al (ibid.) et reprises de Low & Sweller (2014). Tricot & al (p.130), résument ce principe comme suit : « lorsqu’on veut présenter une information visuellement (par exemple un graphique) ainsi qu’un ensemble d’informations verbales s’y rapportant (par exemple, un commentaire), alors il est plus efficace pour le lecteur que ces informations verbales soient présentées auditivement que visuellement (par exemple, Mousavi, Low & Sweller, 1995) ». Pourtant, nos travaux nous ont amené à présenter des informations verbales à la fois visuellement et auditivement. Quoiqu’il en soit, les limites évidentes que nous venons d’évoquer ne nous semblent pas devoir compromettre la compréhension du lecteur. Le système documentaire que nous avons conçu – qui fait notamment appel à une forme de lecture hybride – et les partis pris rhétoriques qui sont les nôtres, nous semblent de nature à constituer les points de repère nécessaire pour que le lecteur entende nos travaux. Une autre manière de faciliter cet entendement réside dans le soin que nous avons pris pour organiser les différentes parties de la thèse. La dernière section de cette introduction vise précisément à rendre compte de l’organisation retenue.

Plan de thèse

Notre travail doctoral se développe en quatre chapitres. Le chapitre inaugural plonge le lecteur dans différentes esquisses. Ces esquisses doivent lui permettre de se faire une idée de ce que recouvrent nos travaux. Il s’agit de le plonger in media res en espérant que cette stratégie lui apporte suffisamment de connaissances du milieu dans lequel il va évoluer pour qu’en découle un questionnement. A cette aune, ce chapitre inaugural contient, en substance, l’intégralité de la thèse. De la sorte, tout ce qui y est dit trouvera échos et résonances explicites dans la suite du manuscrit. Toutefois, comme son titre l’indique, ce chapitre n’est qu’une esquisse, ou pour reprendre les termes de Chevallard (2018), il n’est qu’une épure. A ce titre, il fait preuve d’une certaine forme de réticence ; il est par essence nécessairement lacunaire. Le chapitre suivant (chapitre 1) est intitulé « Naissance de la clinique : une archéologie du regard didactique ». Dans cette section, nous donnons des éléments essentiels qui permettent de positionner nos travaux. Dans une logique de raffinement et de spécification progressifs, nous y traitons tout d’abord, à la suite de Foucault, de la naissance de la clinique médicale. Puis, nous spécifions notre propos à la clinique en didactique en revenant aux travaux princeps de Schubauer-Leoni, Francia Leutenegger et Gérard Sensevy notamment. Enfin, nous terminons ce chapitre en resserrant encore d’avantage notre propos pour traiter des apports de la Théorie de l’Action Conjointe en Didactique (TACD) à la clinique didactique en général. Le chapitre 2 est intitulé « Les SHTIS : des instruments au service des ingénieries ». Dans ce chapitre, nous rappelons tout d’abord ce que recouvre l’expression « ingénierie didactique coopérative » en TACD. Pour cela, nous nous appuyons notamment sur les travaux récents de Mireille Morellato et de Sophie Joffredo-Le Brun. Nous tentons ensuite de prolonger les enseignements que ces travaux nous donnent en nous appuyant sur deux ingénieries coopératives[2] et en donnant à voir et à comprendre comment des SHTIS ont été conçus spécifiquement pour ces collectifs et comment ils ont été déployés en leur sein. Le chapitre 3 est intitulé « Les SHTIS : instruments d’augmentation du dialogue d’ingénierie et vecteurs de renouvellement des habitudes du chercheur ». Cette partie de la thèse a pour objectif de plonger le lecteur dans le concret du déploiement d’un SHTIS au sein d’une ingénierie. Si le chapitre précédent tentait de répondre à la question du « comment » (les SHTIS sont conçus et déployés), ce chapitre donne une vue sur les effets concrets des SHTIS sur une ingénierie particulière. De cette plongée concrète dans le travail d’ingénierie, nous extrapolerons pour poser les premiers jalons du programme de recherche que nous souhaitons poursuivre et développer collectivement dans les cercles scientifiques que nous fréquentons. Ce programme est celui qui passe inévitablement par un renouvellement des habitudes du chercheur. Ce programme est fondé sur le recours à l’analogie paradigmatique. La thèse se terminera par une synthèse des connaissances produites au fil des chapitres et par l’évocation des perspectives ouvertes par nos travaux. Ces perspectives pourront prendre la forme de prolongements – de nos travaux dans une ingénierie didactique coopérative particulière par exemple –, ou bien encore de nouvelles voies de travail – notre inscription dans de nouveaux cercles ou bien encore la déclinaison des linéaments d’une stratégie de formation continue.

Notes de fin de section

[1]                    Quelle que soit la solution retenue, la lecture du QR- code requiert un logiciel spécial. Sur smartphone, ces applications sont légions. Sur PC nous recommandons « the QR-code extension » développé pour Chrome, « QR code scanner » pour Firefox ou bien encore « QR code generator » pour Opéra. [2]                    Ces deux ingénieries sont : le groupe « Fables », groupe de recherche de l’ESPE de Bretagne et le Lieu d’Éducation Associé (LéA) Arithmétique et Compréhension du Nombre à l’École (ACE).